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Vue de l’extérieur

Pas vraiment une recension, mais allons-y…

Le dernier numéro de Politics & Society présente un article de C. L. Schneider sur les émeutes de novembre 2005 :

This article looks at riots that consumed Paris and much of France for three consecutive weeks in November 2005. The author argues that the uprisings were not instigated by radical Muslims, children of African polygamists, or despairing youth suffering from high unemployment. First and foremost, they were provoked by a terrible incident of police brutality, a tragedy among a litany of similar tragedies. Black and Arab youth were already frustrated: decades of violent enforcement of France’s categorical boundaries—both racial and geographic—had filled many with rage. When Minister of Interior Nicholas Sarkozy responded to the violent death of three teenage boys on October 25, 2005, by condemning the boys rather than the police officers who had killed them, he merely reaffirmed what many young blacks and Arabs already believed: that their lives have no value in France.

Key Words: race riots in France • police power

Cet abstract m’a laissé un peu surpris, et peut-être l’article me surprendrait-il encore plus si j’y avais accès. D’une part, mettre le fondamentalisme islamique, la polygamie et le chômage sur la même ligne de facteurs explicatifs me paraît tellement hors de propos que je ne sais pas comment réagir. Ensuite, retirer le chômage des facteurs explicatifs me paraît très peu indiqué, à moins de se limiter à une explication événementielle de type journaliste tapant une dépêche dans les heures qui suivent l’incident… ce qui semble être l’intention du texte, si l’en croit la suite. La conclusion est toute aussi surprenante, étant donné que la position du ministre d’époque devient la position de la France, alors que même les autres membres de l’exécutif en 2005 ne partageaient pas sa politique. Accessoirement, je ne connaissais pas le mot-clé “race riots in France”.

Trois questions : qui a rédigé l’abstract, et est-ce un reflet du texte ? comment cela peut-il passer un peer review ? et quel est la part d’erreur induite par l’observation à distance ? Peut-être l’auteur nous lira-t-elle.

Police et discriminations

F. Jobard :

Examen des dispositions Sarkozy à la lumière d’une enquête quali + quanti en grande banlieue parisienne. [halshs-00005079]

Lecteurs fidèles, vous vous souvenez de mon appel pour l’étude des révoltes dans les banlieues françaises. Je viens de découvrir, en suivant quelques liens à partir d’une interview de Laurent Muchielli, un projet comparatif France/Angleterre soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Les publications sur la France seront probablement l’objet de recensions dans les jours à venir.

Les sujets les plus couverts sur ce blog deviennent donc le droit de vote des étrangers, les émeutes en banlieue, et l’identité européenne. Ma réflexivité de comptoir me fait dire que ces recensions sont marquées du même filigrane : l’idée que la citoyenneté française n’a pas survécu à la globalisation et qu’il faut se débarrasser de cette situation de médiocrité nationale qui nous empêche de comprendre aussi bien l’Europe que nos banlieues. Mon Régis Debray intérieur peut à présent aller se rendormir.

Grève(s)

Voici trois recensions, à la frontière entre droit et science politique, portant sur la grève. Il s’agit de deux textes courts et un beaucoup plus long.

  1. Le premier texte concerne le droit de grève. Il est signé par É. Millard dans la revue Le Droit ouvrier ; l’auteur décrit son texte comme le “commentaire critique d’une décision limitant le droit de grève dans le secteur public des transports” [halshs-00125777].
  2. Le second texte est une thèse de droit comparé au sujet du service minimum, par L. Fontaine :

    Le service minimum et les services essentiels : étude française confrontée au droit QuébecoisIl n’existe plus de grève dans les services publics sans que soit évoqué, voire réclamé ou exigé le service minimum. Le droit français n’offre qu’une législation très parcellaire et floue en la matière. Malgré de nombreuses propositions de loi, le législateur fait preuve d’inertie. Cette attitude s’explique notamment par la grande difficulté technique de la tâche imposant de concilier les deux principes de valeur constitutionnelle que sont le droit de grève et la continuité des services publics. Cette étude tend à mettre en exergue les interrogations relatives au service minimum et s’efforce de déceler la solution qui serait la mieux adaptée dans le système juridique français. Afin de donner plus de relief à la recherche, le choix a été fait de l’aborder en s’inspirant du droit étranger. Le modèle choisi est originaire du Canada, et plus exactement du Québec. Il bénéficie d’un recul d’une vingtaine d’années et offre de ce fait, une expérience riche d’enseignements. La création d’un service minimum applicable aux services publics exige une analyse tant de la notion que de sa mise en oeuvre. Concrètement, il s’agit d’identifier les fondements du service minimum, de délimiter son champ d’application mais aussi de le définir en termes qualitatif et quantitatif, d’envisager sa mise en oeuvre par la voie négociée avec des acteurs spécifiques et de présenter les moyens permettant d’assurer son effectivité. [halshs-00008635]

  3. Le dernier texte est un commentaire de droit social interrogeant la finalité des grèves. L’auteur, E. Dockès, précise qu’il analyse “la validité des grèves de solidarité et même des grèves politiques” [halshs-00137166].

Il y a probablement des textes de science politique plutôt que de droit social à exhumer des archives de HAL-SHS, mais leur moteur de recherche est très limité et très peu ergonomique. Bonne lecture !

Étienne Balibar sur la révolte des banlieues

Certaines revues de l’éditeur Blackwell sont exceptionnellement disponibles en ligne, gratuitement. C’est l’occasion de lire Étienne Balibar s’exprimer “à titre de citoyen français” dans la revue Constellations :

If I address here the events of November 2005 in French urban periphery, it is not as an ‘expert’ on urban violence or the sociology of the French banlieue, but because, as a French citizen, I feel obliged to clarify as much as possible what I think about events that have an immediate impact on our present and our political future. The ‘commuting’ academic I have become believes in the importance of comparison and dialogue as instruments for understanding the world we live in. This does not replace fieldwork. But I will attempt, on the basis of the information available to me, to engage in a distantiation that is no less necessary, first of all in relation to words and concepts each of us use ‘at home.’ To remain open to correction and discussion, the reflections I offer here take the form of a series of ‘files’ attached to seven symptomatic words or expressions: names, violence, postcolony, religion, race and class, citizenship/the Republic, and politics/antipolitics. They constitute a progression, but not properly speaking an argument. I have no thesis to defend. I am looking for hypotheses, or the best way of formulating them. [26 pages]   

La recension de cet article appelle un commentaire. Les révoltes de novembre 2005 dans les banlieues françaises n’ont pas généré une avalanche de publications en science politique. Il y a certes eu un colloque international organisé à Grenoble sur ce thème (programme), avec peut-être quelques publications en prévision. En revanche, les chercheurs en sciences sociales s’intéressant aux populations des banlieues dans une perspective ethnographique (enquête de terrain de longue durée incluant des contacts directs et prolongés avec les enquêtés).

À mon avis, il faut souhaiter que l’étude politique de ces publics se développe autant que possible. Les visions concurrentes de la “racaille” demandent à être renversées. Ce n’est pas nécessairement une manoeuvre politique, c’est plutôt un pré-requis de démolition des opinions pré-conçues et des constructions officielles (gouvernementales, parlementaires, policières, médiatiques) de la banlieue. Libération avait par exemple titré “Banlieues à vif” en page de “une” avec comme illustration une femme voilée, comme si le “vif” des banlieues pouvait se résumer à un épiphénomène (le port du voile islamique et la controverse de 2004).

En bref, les banlieues méritent un traitement scientifique désintéressé, neutre et sceptique. Le texte d’Étienne Balibar ne va pas nécessairement dans cette direction – je n’en ai lu que le résumé, et c’est ce que l’auteur annonce. Le milieu de la science politique pourrait montrer sa réactivité et l’actualité des connaissances qu’il accumule en commentant plus avant un phénomène qui a subi de plein fouet le silence des pouvoirs publics, preuve que la non-décision est une décision à part entière, comme l’avaient théorisé Bachrach et Baratz.

La genèse de la coopération franco-allemande au début des années 1960

M. Delori :

L’article cherche à mesurer l’apport de l’analyse des politiques publiques à la compréhension de la genèse de la coopération franco-allemande au début des années 1960. Une revue de la littérature révèle que la plupart des recherches se sont jusqu’à présent essentiellement appliquées à mettre en évidence l’importance de la compréhension, par de Gaulle et Adenauer, des enjeux stratégiques de puissance et de sécurité. Une lecture inspirée du paradigme de la Foreign Policy Analysis met en évidence l’importance des jeux stratégiques à l’intérieur de chaque sous-système gouvernemental. Mais l’apport de l’analyse des politiques publiques ne se résume pas à ce schéma désormais classique. En s’interrogeant sur la formulation et la mise en œuvre de la politique, elle conduit à intégrer deux facteurs explicatifs peu interrogés par les autres approches : les idées et les institutions. [halshs-00169441]