Autonomie des universités et recrutements locaux

L’opinion critique que publie Marianne de Patrick Weil sur la loi LRU, dite d’autonomie des universités et avancée par Valérie Pécresse, exprime probablement une opinion assez largement partagée au sein de la science politique pour valoir une recension dans cette colonne, d’autant plus que le biais qu’il attaque, le localisme, a été observé empiriquement en science politique. Olivier Godechot, qui menait l’enquête avec Nicolas Mariot, est très clair dans la revue “Système D” de l’ANCMSP : “il faut interdire le localisme”.

Correction technique

Toutes mes excuses pour le retard avec lequel je corrige la recension précédente, publiée à l’état de brouillon dans un premier temps. C’est un blog expérimental, vous l’aurez compris désormais.

Vue de l’extérieur (une autre)

S. Marthaler dans le Journal of European Public Policy sur la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy :

Since 2002, French immigration policy has been largely driven by Nicolas Sarkozy, as Minister of the Interior, leader of the centre-right UMP and, from 2007, President of the Republic. His discourse and action on immigration control and integration have diverged in significant respects from earlier centre-right handling of these issues. This contribution seeks to explore how and why Sarkozy has changed the terms of the immigration debate in France by examining the way in which policy has evolved and by identifying the forces driving the conduct and stance of the centre-right in France. In particular, it assesses the extent to which shifts in policy have been a response to political competition and public opinion. It concludes that party political considerations have been a major factor in Sarkozy’s strategy and that, while this appears to have paid off in electoral terms, its success in social terms is more equivocal. [15 pages]

Une remarque : où est le terrain ? J’ai recueilli quelques commentaires par email, et les observations sont unanimes : l’article est un bon exemple de tourisme intelligent, mais pas de recherche à proprement parler.

En rédigeant cette recension, je me rends compte que j’ai commis deux erreurs en ouvrant ce blog. La première a été de soutenir un rythme de publication indexé sur mes habitudes plutôt que celles de mes lecteurs ; une recension hebdomadaire, voire tous les dix jours, aurait suffit.

La seconde erreur a été de ne pas inclure les vues de l’extérieur dans ma ligne éditoriale ; ces vues sont très intéressantes pour les politistes français, elles fournissent même peut-être un double incentive pour publier ailleurs qu’en France, dans des revues scientifiques proprement internationales : les vues de piètre qualité appellent des corrections (et celles de bonne qualité des rejoinders), et un lectorat international existe pour nos questions de recherche françaises.J’aurais dû rédiger ce blog en incluant cette optique, mais j’ai commis l’erreur de Charles Pasqua contemplant le nuage radioactif de Tchernobyl, je me suis arrêté à la frontière.

À ma décharge, l’erreur est répandue dans la discipline et dans les sciences sociales françaises en général. Mais si j’avais souhaité fournir un meilleur effort de défiance constructive vis-à-vis du fonctionnement de la discipline pendant les premiers mois d’existence de ce blog, j’aurais dû révéler ce tropisme et lever ce biais.

À ma décharge toujours, ce n’était pas l’objet premier de ce blog que de chercher à proposer des réformes dans le sens de l’internationalisation de la discipline, et ce tournant provient également du fait que plusieurs pétitions et documents ont circulé sur ce thème récemment.

Ce long détour sur les intentions et la stratégie de publication de ce blog pour vous informer, chers lecteurs, que les vues de l’extérieur sont à présent devenues une catégorie de ce blog. Et, pourquoi pas, publier quelques entretiens avec les auteurs de ces vues ?

Tout ce que vous avez voulu savoir sur la politique municipale sans oser le demander

Voilà un titre ultra-racoleur destiné à surfer allègrement sur l’effet de conjoncture.

Jean-Yves Nevers et ses co-auteurs ont mis un grand nombre de papiers sur la politique municipale (élus, élections, etc.) en ligne, juste à temps pour les élections municipales. Une manière simple d’accéder au listing des papiers est d’utiliser l’URL simplifiée aut/nevers à partir de HAL ou HAL-SHS.

Cette recension fait suite à une précédente, sur les maires des petites communes face à la diversification du monde rural, des mêmes auteurs.

(Les lecteurs du fil RSS auront aperçu aujourd’hui un brouillon de recension qui sera publié en version finale dans cinq jours. Pardon pour la confusion, et patience !)

Vue de l’extérieur

Pas vraiment une recension, mais allons-y…

Le dernier numéro de Politics & Society présente un article de C. L. Schneider sur les émeutes de novembre 2005 :

This article looks at riots that consumed Paris and much of France for three consecutive weeks in November 2005. The author argues that the uprisings were not instigated by radical Muslims, children of African polygamists, or despairing youth suffering from high unemployment. First and foremost, they were provoked by a terrible incident of police brutality, a tragedy among a litany of similar tragedies. Black and Arab youth were already frustrated: decades of violent enforcement of France’s categorical boundaries—both racial and geographic—had filled many with rage. When Minister of Interior Nicholas Sarkozy responded to the violent death of three teenage boys on October 25, 2005, by condemning the boys rather than the police officers who had killed them, he merely reaffirmed what many young blacks and Arabs already believed: that their lives have no value in France.

Key Words: race riots in France • police power

Cet abstract m’a laissé un peu surpris, et peut-être l’article me surprendrait-il encore plus si j’y avais accès. D’une part, mettre le fondamentalisme islamique, la polygamie et le chômage sur la même ligne de facteurs explicatifs me paraît tellement hors de propos que je ne sais pas comment réagir. Ensuite, retirer le chômage des facteurs explicatifs me paraît très peu indiqué, à moins de se limiter à une explication événementielle de type journaliste tapant une dépêche dans les heures qui suivent l’incident… ce qui semble être l’intention du texte, si l’en croit la suite. La conclusion est toute aussi surprenante, étant donné que la position du ministre d’époque devient la position de la France, alors que même les autres membres de l’exécutif en 2005 ne partageaient pas sa politique. Accessoirement, je ne connaissais pas le mot-clé “race riots in France”.

Trois questions : qui a rédigé l’abstract, et est-ce un reflet du texte ? comment cela peut-il passer un peer review ? et quel est la part d’erreur induite par l’observation à distance ? Peut-être l’auteur nous lira-t-elle.

Quatre politistes au secours du CNRS

L’actualité de la profession étant chargée en ce moment, une nouvelle tribune de politistes au sujet cette fois-ci du CNRS et de l’erreur que représenterait son démantèlement, tel qu’il s’esquisse dans le discours politique courant :

Recherche : les oeillères du réformisme

L’affaire semble entendue : « Haro sur le CNRS ! », crient en choeur les réformateurs de l’enseignement supérieur et de la recherche. Et les sciences humaines et sociales (SHS) de servir de bouc émissaire. Conseiller à l’Elysée, l’éminent économiste Bernard Belloc mentionne des « données officielles » selon lesquelles « 30 % des chercheurs des SHS ne publient jamais rien dans leur vie. Même pas dans La Dépêche du Midi » (Les Echos, 28 janvier).

Sans appel, ce jugement est simplement diffamatoire pour les innombrables chercheurs qui travaillent bien plus de quarante heures par semaine, souvent le week-end, publient dans des revues à comité de lecture, s’associent à titre d’experts aux travaux d’organismes publics et privés, organisent des colloques, enseignent dans les universités et initient des entreprises de recherche collectives. Il y a plus grave : au-delà du cynisme, ce jugement traduit un mauvais diagnostic et prélude à une erreur historique.

La tribune est signée par Daniel Benamouzig, Philippe Bezes, Pierre Lascoumes, et Patrick Le Lidec. Les liens ne sont pas d’origine.

Je joins ce commentaire personnel, suffisamment inoffensif pour pouvoir figurer en fin de recension.

Malheureusement, cette tribune ne reflète pas la profession de politiste, ni même de chercheur en sciences humaines et sociales. Les propos des auteurs n’y sont pour rien, j’ai l’impression au contraire qu’ils ont réussi à formuler très clairement ce que la plupart de mes interlocuteurs m’ont rapporté.

Mais structurellement, il y a un biais : où sont les doctorants ? Pourquoi cette tribune ne peut-elle pas accueillir la signature d’un doctorant en science politique ? Les auteurs évoquent la division interne du travail minée par le mandarinat et les faibles perspectives de carrière pour les jeunes maîtres de conférences, mais avant d’être MdC, les jeunes de la profession, ce sont les doctorants, qui sont censés avoir acquis un statut professionnel depuis une récente réforme.

Les sciences humaines et sociales font trop peu de cas de leurs plus récentes recrues, et l’on retrouve probablement ce biais dans dans secteurs d’activité professionnelle. Cette tribune le montre indirectement ; en toutes circonstances, il faudra que cela change dans un futur proche si les sciences humaines et sociales au CNRS veulent maintenir leur attractivité auprès des étudiants au niveau des choix de Master, attractivité qui déjà s’amenuise parmi les dernières générations de diplômés.

Ce n’est évidemment pas la seule tribune que je lis à reproduire ce biais : Le Monde avait publié plusieurs textes au moment des mouvements de protestation à l’EHESS, et à ma connaissance, aucun n’était signé par le moindre doctorant, malgré la présence d’auteurs multiples.

C’est cette critique, constructive je l’espère, que je peux proposer en tant que doctorant. J’en ai lu d’autres mais toutes s’accordent pour suivre la ligne générale du texte : il faut sauver le CNRS. (À la relecture le style de ce commentaire me semble maladroit mais je crois que le contenu, principal, y est. N’hésitez pas à demander quelques éclaircissements en commentaires, ou à commenter directement !)

Le recrutement en science politique

Joël Gombin, président de l’ANCMSP (Association nationale des candidats aux métiers de la science politique), signe un texte intéressant dans Le Mensuel de l’Université au sujet du recrutement académique en science(s) politique(s) (le pluriel est imposé par le titre officiel de la discipline) :

Depuis plus de dix ans, l’association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) effectue un suivi et une publicisation des recrutements académiques opérés en science politique. Bien que limitée, cette action a permis une certaine moralisation de ces recrutements.

Outre ce suivi, l’ANCMSP participe aussi au bon fonctionnement des recrutements en apportant un petit soutien logistique aux candidats à travers sa mailing-list, qui permet d’ajuster son agenda de déplacement, voire d’échanger les dates si nécessaire. Baptiste Coulmont a monté un wiki servant les mêmes fins pour la sociologie.

Dans les archives de la mailing-list de l’ANCMSP, on trouve également plusieurs débats lancés par des correspondants, identifiés ou anonymes, autour du recrutement, ainsi que des conseils sur l’accès à l’emploi dans la discipline en général. Pour terminer, il y a aussi leur bulletin, Système D.

(Disclaimer : je ne possède aucune action chez Joël Gombin, mais je sais que certaines disciplines nous envient cette association et sa mailing-list.)

La création des administrations sociales sous la III° République

Cet article de D. Renard caractérise un phénomène – les cycles de vie  suivis par les administrations publiques  – déjà analysé de la même manière  par l’étude de C. Tuohy sur les politiques de santé en Amérique du Nord, publiée sous le titre Accidental Logics :

Une difficulté de l’analyse des politiques publiques est de comprendre comment s’articulent dans la prise de décision les logiques de court terme propres à la vie politique et les logiques de programme d’action qui se développent normalement à terme plus long. L’histoire des créations successives d’administrations centrales en charge des questions sociales sous la III° République, outre son intérêt propre, fournit un matériau intéressant pour aborder cette question. L’effet de perspective propre aux terrains historiques favorise l’ identification de logiques d’ensemble. L’examen au cas par cas met en évidence au contraire le poids de l’accident et de l’aléa dans la décision. [halshs-00223121]

Trois approches néo-institutionnelles du développement dans le monde musulman

F. Talahite :

North (2005) attribue l’échec économique du monde musulman aux institutions et à leur incapacité à promouvoir l’adaptation à l’environnement et l’innovation. Il fait remonter cet échec au moyen âge tardif, aux Xe-XIIIe siècles. Pour sa démonstration, il s’appuie sur les travaux d’Avner Greif et Timur Kuran. Le premier, met en œuvre les notions opposées d’échange personnel/impersonnel, de relations formelles/informelles d’échange. Il aborde le changement institutionnel comme un phénomène endogène à la communauté, fondé sur les comportements individuels, et utilise la théorie des jeux pour le modéliser, dans une démarche se rapprochant de celle de Aoki (2001). Tandis que North et Kuran privilégient une approche globale ou systémique. North s’inscrit dans le temps long de l’histoire de l’humanité qu’il traite à l’échelle planétaire. Il intègre la culture à travers les notions de ‘croyance comportementale’ et d’’héritage cognitif’. Ces trois auteurs partagent le projet de décrire et expliciter le lien entre culture et développement économique, ainsi que la méthode de comparaison historique. Ils convergent dans leur tentative de définir un cadre conceptuel rigoureux pour l’analyse institutionnelle du développement économique. Cependant, leurs démarches sont très différentes, de par les cadres analytiques qu’ils construisent et les résultats auxquels ils aboutissent. Nous nous attachons à décrire et comparer ces trois démarches. Nous les interrogeons du point de vue de l’état des connaissances historiques et de l’analyse institutionnelle comparée du développement. Nous réfléchissons enfin aux perspectives d’approfondissement : en intégrant l’idée d’une diversité institutionnelle constitutive de l’histoire ; en proposant, au lieu d’une approche en termes de performance économique (évaluée à travers le taux de croissance du PIB, ce qui pose problème à une telle échelle historique), une caractérisation plus complexe et nuancée de la marche des économies et des sociétés. [halshs-00203636]

Les maires des petites communes face aux enjeux de la diversification du monde rural

Cette enquête est résumée de la manière suivante par ses auteurs, J.-Y. Nevers et R. Bages :

Cette étude présente les résultats d’une enquête réalisée en 1996 à l’aide d’un questionnaire postal adressé à un échantillon représentatif de maires des communes de moins de 2500 habitants de la région Midi-Pyrénées. Le présent document décrit successivement : 1) les équipes municipales, 2) les élections, les compétitions électorales et le renouvellement des élus, 3) les problèmes de la gestion communale, 4) les attitudes et les choix des maires dans le domaine de la coopération intercommunale, 5) l’opinion des maires sur la décentralisation. Les résultats de l’enquête sont comparés à ceux d’une précédente étude réalisée en 1984. [halshs-00216201]

Cette enquête est très agréable à feuilleter : elle est très bien présentée, énoncée de manière claire (un principe méthodologique très débattu en sociologie, mais je m’engage discrètement en sa faveur ici). Certains résultats, sur la participation des femmes notamment, sont très intéressantes.