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La revue “Pouvoirs” en accès libre : une petite révolution et une excellente initiative

Ce blog sort exceptionnellement de sa torpeur pour souligner une petite révolution dans l’univers de la science politique française : la revue Pouvoirs est à présent accessible en ligne, en accès libre qui plus est.

Toutes nos félicitations à la direction de la revue et à son éditeur pour cette initiative, qui est à la fois révolutionnaire et excellente:

  • Révolutionnaire, car les éditeurs français ne sont pas à la pointe de la mise en ligne de leurs revues scientifiques ; la recherche française ne se distingue pas non plus en matière d’open-access. La revue Pouvoirs, éditée par le Seuil, était encore récemment à peine visible en ligne (il fallait passer par les services de documentation des Institut d’Études Politiques pour obtenir leurs tables des matières !). Certaines revues végètent toujours dans cet état ; Pouvoirs en est sortie avec brio et éclat.
  • Excellente, tout d’abord parce que Pouvoirs est une excellente revue, à la jonction entre recherches en science politique et études du régime politique. Excellente aussi pour le choix du full-text accessible gratuitement pour les anciens numéros. Ce choix est juste, au titre de la démocratisation des résultats de la recherche ; ce choix est intelligent, car la revue sera indexée dans les moteurs de recherche ; ce choix est judicieux, car les articles seront plus lus, plus cités, plus discutés. Bravo ! 

Je ne crains pas d’exhumer ce blog dans un accès de joie et sans excès d’enthousiasme. En juin, ma conclusion soulignait que la science politique française est une discipline “discrète” à plusieurs points de vue. L’initiative de la revue Pouvoirs contredit totalement cet état des lieux (sans invalider, à mon sens, mon observation, qui vaut toujours pour le reste de la discipline).

Félicitations encore, et bonne lecture ! À 3 euros l’article et 18 euros le numéro, je conseille les récents numéros “Serviteurs de l’État” et “Démocratie sous contrôle médiatique”, et le dernier, évidemment, sur la Ve République. Dans les numéros en accès libre, on trouvera d’excellents numéros sur le gouvernement de la France, l’État-providence, le pouvoir médical ou les groupes d’intérêt.

Dans le contexte actuel, je conseille tout particulièrement les chroniques de John Keeler sur la présidence Clinton, dont on souhaiterait tellement lire des équivalents dans des revues comme la Revue française de science politique ou des magazines en ligne comme nonfiction.fr.

Clap de fin : une discipline discrète

Science politique en ligne a commencé en octobre 2007. Je m’étais donné un an pour en éprouver le concept initial : suivre l’actualité de la science politique française par les publications en ligne. L’expérience va s’arrêter prématurément parce que ma première intuition était correcte. S’informer sur la science politique française en se limitant à ce qui est accessible à tous en ligne est une cause perdue d’avance ; pour le meilleur ou pour le pire, les revues et les colloques scientifiques restent le seul support de diffusion de l’actualité de la discipline.

À l’heure actuelle, la plus-value apportée par les archives institutionnelles est très faible : le dépôt n’y est pas spontané, et l’on y trouve que quelques chercheurs publiant leurs dernières contributions. Les dépôts spontanés (par pages personnelles) et les séries de working papers représentent un volume de publications extrêmement faible.

Le recensement des apparitions de la science politique dans les médias montre l’apport déterminant d’une émission de radio diffusée sur France Culture. Hormis cette émission, on peut considérer comme quasi-nul le nombre d’interactions entre la discipline et la sphère publique, ce qui ne doit pas aider dans les discussions institutionnelles sur le maintien des postes en science politique ou la préservation des sciences sociales en général dans le système de recherche.

Signe des temps, la blogosphère, qui absorbe, traite et commente une grande partie de l’information disponible en ligne, y compris l’information scientifique, n’a pas grand chose à dire de la science politique française. Ce qui n’empêche que certains aient montré un intérêt pour la discipline, ou que celle-ci n’ait fourni quelques blogueurs de très grand talent, trop peu nombreux (tous mes encouragements à ceux qui ont déjà mis la main au clavier). La blogosphère universitaire reste structurellement faible en France, et la science politique n’apparaît en tête de peloton.

Le volet “dissémination” de la science politique repose, en France, sur un nombre restreint d’organisations : le CNRS, qui finance une part substantielle de la recherche dans la discipline ; les universités et Instituts d’Études Politiques qui hébergent cette recherche ; la Fondation Nationale des Sciences Politiques, dont l’identité se fond avec Sciences Po et qui finançait autrefois des postes, le recrutement étant gelé pour l’instant ; et les associations professionnelles de la science politique, parmi lesquelles l’Association Française de Science Politique assume le rôle de “société savante” – au sens faible du terme, étant donné qu’elle ne partage l’autorité nécessaire à l’accréditation professionnelles comme c’est le cas dans d’autres groupements professionnels répondant au titre de “société savante”.

Le travail de communication de chaque organisme semble s’effectuer par isolats, de manière atomisée, et l’initiative la plus fédératrice, HAL-SHS, ne renvoie pas l’image d’une discipline très dynamique. De plus, les chercheurs ne sont soumis qu’à des incentives très faibles (issus principalement de leur éthique individuelle) en ce qui concerne la dissémination, qui n’est pas valorisée (sic) dans les avancements de carrière. En définitive, le contact avec l’actualité de la discipline ne s’effectue réellement que dans une seule instance, le congrès de l’AFSP, dont la prochaine édition se tiendra à Grenoble.

Ma dernière impression est donc celle d’une discipline discrète, ce qui ne dit rien de son dynamisme interne, et moins encore de la qualité des travaux : il y a des recherches plus pertinentes, intéressantes ou rigoureuses que d’autres, mais ce n’était pas l’objet de ce blog que d’en faire l’analyse. Je me suis limité à une appréciation de la visibilité de la discipline en ligne, en partant d’une idée américaine.

Une semaine avant de fermer ce blog, je me suis engagé dans une des “centrales électriques” de la science politique française – là où le courant des idées passe et où la discipline trouve son énergie. Bonne continuation à tous !

Statistiques

Textes les plus lus :

Visites mensuelles pour les mois octobre 2007-septembre 2008, soit douze mois d’activité :

Statistiques de fréquentation, 12 mois

Publier en science politique

La journée d’études qu’organisait le Centre Maurice Halbwachs sur la publication en sciences sociales a publié un document de synthèse, rempli d’indications précieuses sur plusieurs revues de science politique et apparentées. Aperçu chez Baptiste Coulmont.

Par ailleurs, la page “Blogs” contient une nouvelle entrée de politiste-blogueur. Mon conseil : commencez par ce texte.

Agrégation de science politique : rapport 2006-2007

Le rapport du président du jury est en ligne, sur le site de l’AFSP.

Résumé

  • La composition du jury mentionne l’équilibre institutionnel, la présence d’un spécialiste de l’histoire contemporaine (Henri Rousso, qui parlait avant-hier chez Ali Baddou) animant un séminaire de socio-histoire où se rencontrent politistes et historiens, et la sous-représentation des femmes. (Citée hors contexte, la dernière phrase de la deuxième page est amusante : “une femme devrait les aider néanmoins à surmonter cette inquiétude.”)
  • Les candidats venaient principalement de la sociologie politique ; viennent ensuite les relations internationales et l’histoire des idées politiques, à égalité si l’on compare avec les candidats de 2004 (la théorie politique comme spécialité première est néanmoins en voie d’extinction), et les politiques publiques en dernière position, même si le jury note la porosité avec la sociologie politique.
  • Les remarques du jury portent sur les fondamentaux de la discipline, pas toujours bien maîtrisés après plusieurs années de thèse le nez dans le guidon, sur la nature exacte de la théorie politique et sur sa scientificité, et sur le fait que l’agrégation n’attire pas suffisamment de candidats dans la discipline. Les notes sur le déroulement ne sont pas intéressantes ; on y apprend seulement que la recommandation éternelle des enseignants, “Lisez moins vos notes”, vaut aussi pour l’agrégation…

Rien de très surprenant à première vue, mais vos commentaires plus attentifs et mieux informés sont les bienvenus, comme toujours.

Analyse de contenu

On remarquera que, comme le Parti socialiste, le jury de l’agrégation ne soutient aucune “espérance révolutionnaire”. Les références communes aux deux textes concernent la science, les Nations Unies, et la diversité.

 

Autonomie des universités et recrutements locaux

L’opinion critique que publie Marianne de Patrick Weil sur la loi LRU, dite d’autonomie des universités et avancée par Valérie Pécresse, exprime probablement une opinion assez largement partagée au sein de la science politique pour valoir une recension dans cette colonne, d’autant plus que le biais qu’il attaque, le localisme, a été observé empiriquement en science politique. Olivier Godechot, qui menait l’enquête avec Nicolas Mariot, est très clair dans la revue “Système D” de l’ANCMSP : “il faut interdire le localisme”.

Quatre politistes au secours du CNRS

L’actualité de la profession étant chargée en ce moment, une nouvelle tribune de politistes au sujet cette fois-ci du CNRS et de l’erreur que représenterait son démantèlement, tel qu’il s’esquisse dans le discours politique courant :

Recherche : les oeillères du réformisme

L’affaire semble entendue : « Haro sur le CNRS ! », crient en choeur les réformateurs de l’enseignement supérieur et de la recherche. Et les sciences humaines et sociales (SHS) de servir de bouc émissaire. Conseiller à l’Elysée, l’éminent économiste Bernard Belloc mentionne des « données officielles » selon lesquelles « 30 % des chercheurs des SHS ne publient jamais rien dans leur vie. Même pas dans La Dépêche du Midi » (Les Echos, 28 janvier).

Sans appel, ce jugement est simplement diffamatoire pour les innombrables chercheurs qui travaillent bien plus de quarante heures par semaine, souvent le week-end, publient dans des revues à comité de lecture, s’associent à titre d’experts aux travaux d’organismes publics et privés, organisent des colloques, enseignent dans les universités et initient des entreprises de recherche collectives. Il y a plus grave : au-delà du cynisme, ce jugement traduit un mauvais diagnostic et prélude à une erreur historique.

La tribune est signée par Daniel Benamouzig, Philippe Bezes, Pierre Lascoumes, et Patrick Le Lidec. Les liens ne sont pas d’origine.

Je joins ce commentaire personnel, suffisamment inoffensif pour pouvoir figurer en fin de recension.

Malheureusement, cette tribune ne reflète pas la profession de politiste, ni même de chercheur en sciences humaines et sociales. Les propos des auteurs n’y sont pour rien, j’ai l’impression au contraire qu’ils ont réussi à formuler très clairement ce que la plupart de mes interlocuteurs m’ont rapporté.

Mais structurellement, il y a un biais : où sont les doctorants ? Pourquoi cette tribune ne peut-elle pas accueillir la signature d’un doctorant en science politique ? Les auteurs évoquent la division interne du travail minée par le mandarinat et les faibles perspectives de carrière pour les jeunes maîtres de conférences, mais avant d’être MdC, les jeunes de la profession, ce sont les doctorants, qui sont censés avoir acquis un statut professionnel depuis une récente réforme.

Les sciences humaines et sociales font trop peu de cas de leurs plus récentes recrues, et l’on retrouve probablement ce biais dans dans secteurs d’activité professionnelle. Cette tribune le montre indirectement ; en toutes circonstances, il faudra que cela change dans un futur proche si les sciences humaines et sociales au CNRS veulent maintenir leur attractivité auprès des étudiants au niveau des choix de Master, attractivité qui déjà s’amenuise parmi les dernières générations de diplômés.

Ce n’est évidemment pas la seule tribune que je lis à reproduire ce biais : Le Monde avait publié plusieurs textes au moment des mouvements de protestation à l’EHESS, et à ma connaissance, aucun n’était signé par le moindre doctorant, malgré la présence d’auteurs multiples.

C’est cette critique, constructive je l’espère, que je peux proposer en tant que doctorant. J’en ai lu d’autres mais toutes s’accordent pour suivre la ligne générale du texte : il faut sauver le CNRS. (À la relecture le style de ce commentaire me semble maladroit mais je crois que le contenu, principal, y est. N’hésitez pas à demander quelques éclaircissements en commentaires, ou à commenter directement !)

Le recrutement en science politique

Joël Gombin, président de l’ANCMSP (Association nationale des candidats aux métiers de la science politique), signe un texte intéressant dans Le Mensuel de l’Université au sujet du recrutement académique en science(s) politique(s) (le pluriel est imposé par le titre officiel de la discipline) :

Depuis plus de dix ans, l’association nationale des candidats aux métiers de la science politique (ANCMSP) effectue un suivi et une publicisation des recrutements académiques opérés en science politique. Bien que limitée, cette action a permis une certaine moralisation de ces recrutements.

Outre ce suivi, l’ANCMSP participe aussi au bon fonctionnement des recrutements en apportant un petit soutien logistique aux candidats à travers sa mailing-list, qui permet d’ajuster son agenda de déplacement, voire d’échanger les dates si nécessaire. Baptiste Coulmont a monté un wiki servant les mêmes fins pour la sociologie.

Dans les archives de la mailing-list de l’ANCMSP, on trouve également plusieurs débats lancés par des correspondants, identifiés ou anonymes, autour du recrutement, ainsi que des conseils sur l’accès à l’emploi dans la discipline en général. Pour terminer, il y a aussi leur bulletin, Système D.

(Disclaimer : je ne possède aucune action chez Joël Gombin, mais je sais que certaines disciplines nous envient cette association et sa mailing-list.)